Pour la Compagnie camerounaise d’aluminium (Alucam), le bilan de l’exercice clos au 31 décembre 2025 affiche une victoire comptable spectaculaire : un bénéfice net de 279,3 millions de FCFA.

Un soulagement historique quand on se rappelle le gouffre de 23,8 milliards de FCFA de pertes enregistré seulement un an plus tôt, en 2024.

Pourtant, en chaussant les lunettes du clinicien de l'industrie, le diagnostic s'avère beaucoup plus nuancé. Ce retour dans le vert, s'il offre un répit psychologique à ce fleuron industriel national, ne doit pas masquer les fragilités persistantes d’une structure encore convalescente.

L'illusion d'une reprise : quand le chiffre d'affaires dégringole de 15 %

Le premier signal d'alarme pour tout analyste rigoureux se trouve au sommet du compte de résultat.

Comment Alucam a-t-elle pu devenir bénéficiaire alors que son activité s’est contractée ? En effet, le chiffre d’affaires a fondu de 15,3 % en un an, dégringolant de 94,4 milliards de FCFA en 2024 à 79,9 milliards de FCFA en 2025.

Ce repli traduit une réalité industrielle implacable : le cœur de métier d'Alucam — la production et la vente d’aluminium primaire — tourne toujours au ralenti.

L'entreprise paye encore le lourd tribut de l’incident électrique majeur de 2020, qui avait mis hors service une partie cruciale de ses cuves d’électrolyse.

Depuis six ans, l’usine fonctionne largement en deçà de ses capacités nominales, un handicap structurel que le management peine à surmonter.

Le miracle comptable des « autres produits »

Si le chiffre d'affaires baisse, d'où vient donc l'argent qui a sauvé l'exercice ? C'est ici que la magie de l'ingénierie financière opère.

Le redressement spectaculaire des comptes d’Alucam tient presque exclusivement à une ligne bien précise du bilan : le poste « autres produits ».

Ce compartiment comptable a littéralement explosé, passant de 1,07 milliard de FCFA en 2024 à près de 25 milliards de FCFA en 2025. Or, ces « autres produits » ne proviennent pas des ventes d'aluminium courantes.

Il peut s’agir de subventions étatiques, de cessions d'actifs, de restructurations de dettes ou de mécanismes d’indemnisation exceptionnels.

En clair, c’est une bouffée d’oxygène artificielle et non récurrente. Sans ce coup de pouce comptable massif, Alucam aurait terminé l’année 2025 une fois de plus profondément dans le rouge.

Certes, des efforts de gestion interne sont à saluer. L’Excédent Brut d’Exploitation (EBE) est redevenu positif à 14,3 milliards de FCFA (contre un déficit de 9,4 milliards en 2024), et le résultat opérationnel a basculé au vert à 6 milliards de FCFA.

L’entreprise a également serré la vis sur ses coûts opérationnels :

Achats de matières premières : -6,6 % (48,7 milliards de FCFA).

Autres achats : -17 % (24,5 milliards de FCFA).

Charges de personnel : réduites à 8,24 milliards de FCFA.

Services extérieurs : ramenés à 5,93 milliards de FCFA.

Des fondamentaux financiers toujours dans le rouge vif

Au-delà de l’embellie apparente du compte de résultat, la structure financière de la compagnie reste en état d'urgence. Le poids de la dette étouffe littéralement l'entreprise.

En 2025, les frais financiers se sont élevés à 4,16 milliards de FCFA, maintenant le résultat financier dans un déficit chronique de 4,04 milliards de FCFA. Plus inquiétant encore, la solvabilité d'Alucam demeure compromise : ses capitaux propres affichent un solde négatif abyssal de -51,8 milliards de FCFA.

À cela s'ajoute une crise de liquidité aiguë. Le tableau des flux financiers révèle une trésorerie nette négative de -17,5 milliards de FCFA à la fin 2025. L'activité opérationnelle consomme du cash au lieu d'en générer (flux opérationnels négatifs de 13 milliards de FCFA), obligeant l'entreprise à survivre sous perfusion de nouvelles dettes financières.

L'heure des choix industriels pour le Cameroun

Le retour à un bénéfice de 279,3 millions de FCFA est une excellente nouvelle politique, mais une bien fragile réalité économique. Le destin d'Alucam ne se jouera pas dans les bureaux des comptables, mais bien sur le terrain de la relance industrielle. Pour transformer ce sursis comptable en un redressement durable, la Compagnie camerounaise d'aluminium devra impérativement sécuriser une source d'énergie stable et compétitive, réhabiliter ses cuves endommagées et rebâtir sa structure de capital. Sans ces réformes de fond, ce mince bénéfice risque de n'être qu'un mirage passager dans le ciel industriel camerounais.